On retient surtout le bilan humain, tragique, mais cette frappe illustre autre chose de plus déterminant pour la suite de la guerre : le basculement du rapport d'attrition entre l'attaque et la défense.
Les chiffres, mis bout à bout, sont éloquents. Selon le renseignement ukrainien, la Russie produit de l'ordre de 100 missiles balistiques par mois (Iskander, S-400 reconvertis, Kinzhal), en partie grâce à des composants importés et à l'apport nord-coréen. En face, intercepter un seul missile balistique demande généralement deux à trois Patriot, et un flou demeure sur l'interception des missiles hypersoniques.
Les États-Unis, seul fournisseur de cette munition, n'en produisent qu'une vingtaine par mois, avec des stocks tombés sous les 830 unités après la guerre contre l'Iran (estimation du CSIS). Autrement dit, la production Russe est devenu plus rapide et bien moins onéreuse que produire la parade.
D'ailleurs sur 28 missiles, aucun n'a été abattu, seulement des drones. Non pas parce que le Patriot serait devenu inefficace, mais parce qu'il n'y a plus assez d'intercepteurs pour les tirer. L'Ukraine connaît une pénurie.
Et cette pénurie n'est pas près de se résorber, parce que l'Ukraine n'est pas le seul « client ». La guerre contre l'Iran a vidé les arsenaux américains, la seule défense d'une base au Qatar a consommé une trentaine de Patriot en une salve. (Selon le CIS, de 2300 Patriots environ le stock est tombé à 830, et 80 % du stock des THAAD a été consommé) Et rien ne dit que ce front est refermé : tant que la menace iranienne demeure, Washington doit garder de quoi protéger ses propres forces au Moyen-Orient.
À l'arrière-plan plane Taïwan, que les planificateurs du Pentagone n'oublient jamais : chaque intercepteur envoyé à Kyiv est un intercepteur en moins pour un éventuel affrontement dans le Pacifique.
Les États-Unis ne peuvent donc pas se défaire de leurs stocks au profit de l'Ukraine sans dégarnir deux théâtres qu'ils jugent au moins aussi vitaux. L'aide à Kyiv n'est plus seulement une question de volonté politique : c'est un arbitrage entre trois fronts qui puisent dans le même stock U.S., quasiment vide, qu'il faudra au moins trois ans à reconstituer, et encore, dans l'hypothèse optimiste d'une montée en cadence réussie ; le CSIS U.S. relève qu'il s'écoule déjà trois ans et demi entre la commande et la livraison d'un intercepteur.
Reste la voie de la production sous licence sur le sol ukrainien. Trump l'avait promise au sommet de l'OTAN en juillet, avant de faire machine arrière fin juillet :« Nous n'avons pas accepté cela », arguant qu'il est « difficile de céder ce genre de technologie » à un pays qui pourrait « un jour se retourner contre vous ». Et quand bien même : les experts Ukrainiens (Yehor Chernev, vice-président du comité parlementaire à la sécurité nationale, à la défense et au renseignement.) estiment qu'il faudrait des années pour que Kyiv en produise réellement, la fabrication dépendant de centaines de fournisseurs spécialisés et de Lockheed Martin et surtout Boeing qui a mis son veto sur la fourniture de matériels essentiels.
Autrement dit, aucune des trois solutions : livraison directe, stocks américains, production locale, ne s'ouvre à l'échelle de l'urgence.
Le bon sens d'un connaisseur du sujet non journaliste ...( C'est pas moi bien évidemment ).