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Quatre industriels français sont à pied d’oeuvre depuis plus d’un an au profit des sapeurs de l’armée de Terre. Leur mission ? Détecter et faire monter en maturité toutes les bonnes idées susceptibles de contribuer à la reconstruction d’une capacité de contre-minage complète.
Reconstruire une capacité complète
C’est peu dire si le contre-minage est redevenu prioritaire pour l’armée de Terre.
Passée au second plan durant plusieurs décennies, cette capacité relevant du génie n’est plus qu’échantillonnaire lorsqu’éclatent des conflits démontrant toute l’importance des moyens de lutte contre les mines, engins explosifs et autres munitions prompts à enrayer la manoeuvre, à commencer par l’agression de l’Ukraine par la Russie.
Ce hiatus, l’armée de Terre cherche à le corriger tant dans l’urgence que dans la durée. Derrière le lancement de plusieurs programmes d’acquisition majeurs, une autre initiative est sur les rails depuis plus d’un un an : DEMOCLES.
Dévoilé en novembre au Forum Innovation Défense (FID), le projet DEMOCLES rassemble Thales SIX, KNDS France, Texelis et Arquus autour d’un double objectif : dénicher des technologies innovantes et accompagner leur montée en maturité dans toutes les fonctions du contre-minage, de la détection à la neutralisation en passant par le bréchage, le brouillage, le leurrage, la levée de doute et jusqu’à la préparation en amont de la mission.
Conclu pour sept ans, cet accord-cadre aura ainsi pour principal enjeu de contribuer à reconstruire une capacité cohérente, « distribuée, renouvelée, adaptée au rythme de la manoeuvre terrestre sur différentes plateformes, à l’horizon 2035-2040 ».
L’effort balaie tout le spectre du contre-minage, chaque fonction se voyant déclinée en autant de briques technologiques à étudier, développer, démontrer.
Entre les radars à pénétration de sol, les algorithmes de fusion de données, le bras articulé de levée de doute, les leurres magnétiques ou massiques, l’évolution du brouilleur BARAGE ou les dispositifs pyrotechniques de bréchages, les pistes ne manquent pas.
DEMOCLES tentera autant de faire sauter différents verrous et de répondre à des « irritants opérationnels » que de structurer un écosystème qui s’ignore peut-être encore. Start-up, laboratoire et ou autre petite structure : toute entité proposant une technologie prometteuse peut devenir partenaire d’un membre du GME. Quitte à ce que certaines solutions déjà mûres soient détournées vers d’autres applications, à l’image du LiDAR. Quelques idées existaient n’avaient pas attendu DEMOCLES pour émerger. Celui-ci leur amène néanmoins le cadre ad-hoc pour monter en maturité au travers de prestations d’études, de développement, d’essai, de démonstration ou de caractérisation. Il se focalise donc sur les technologies dont l’état d’avancement ne dépasse pas TRL 6.
Toute innovation retenue sera susceptible d’embarquer à bord de plateformes en service ou à venir. Ce sont, aujourd’hui, les blindés Griffon et Serval GENIE du programme SCORPION ou le drone CALADRIUS acquis au travers de la Direction de la maintenance aéronautique (DMAé). CALADRIUS – pour « Capacité de Lutte Avancée pour la détection, la Reconnaissance, l’Identification à l’Usage du Sapeur » – est une plateforme unique appelée à embarquer un éventail de charges utiles différentes, dont certaines potentiellement issues de DEMOCLES. Il repose sur le Tundra 2 d’Hexadrone. Ce sera également le futur robot d’investigation du génie (ROBIN) en cours de contractualisation. Expérimenter demandera dans un premier temps de recourir aux drones et robots de DGA Techniques terrestres, tout en avançant dans la compatibilité des charges avec leur futur porteur.
L’un des premiers projets OASIS
DEMOCLES est l’un des premiers projets de type « OASIS », cette « opération agile de stimulation de l’innovation appliquée à un système ». L’origine du nom ? La volonté par son concepteur d’accompagner la bonne idée entre son émergence et son industrialisation, cette traversée de la vallée de la mort qu’affrontent nombre d’innovations et d’innovateurs. Né au sein l’unité de management combat terrestre (UM CTER) de la Direction générale de l’armement (DGA), le mécanisme OASIS aura eu un précurseur : CENTURION, cette opération confiée à Thales et Safran et visant à progresser sur l’équipement individuel du combattant de demain.
Les grands principes créés pour CENTURION, désormais en phase finale mais potentiellement reconduit, sont cette fois déployés pour le contre-minage. Une fois détectés par l’un des quatre industriels du GME, l’innovation et son auteur alimentent un dossier de candidature qui sera soutenu lors d’un comité scientifique et technique (CST). S’il est déclaré pertinent, le projet devient un dossier technico-économique présenté au comité exécutif et économique (CEE) de l’écosystème, autre organe rassemblant la DGA, l’état-major de l’armée de Terre (EMAT), l’Agence de l’innovation de défense (AID) et le GME. Une fois validé, le dossier ouvre la voie au financement octroyé sous la forme de marchés subséquents. Bien que pertinent, un projet pourra aussi être réorienté vers des dispositifs mieux adaptés, tels que les RAPID et ASTRID pilotés par l’AID. Un CST se réunira tous les six mois, un CEE tous les ans. De quoi construire un cycle propice aux échanges réguliers et, si besoin, faire évoluer un périmètre loin d’être figé.
Quelque 60 M€ sont fléchés vers DEMOCLES, une enveloppe dont l’ampleur limitée n’a rien d’anormal. Un marché OASIS n’est pas un programme d’armement, et ce « pot » dans lequel le GME pioche année après année doit avant tout servir à créer la soudure avec les grands programmes dotés, eux, de budgets qui permettront d’entrevoir l’industrialisation. Ce sont, par exemple, le programme SCORPION, les opérations d’armement CALADRIUS et ROBIN, ou encore l’opération d’ensemble CARAPE (Capacité de réaction et d’anticipation pour la protection contre les engins explosifs improvisés). La formule rayonne d’ailleurs bien au-delà de CENTURION et de DEMOCLES. Plusieurs OASIS apparaissent dans d’autres pans du domaine terrestre. HYPERION, entre autres, était notifié il y a deux ans à tns-MARS pour favoriser la montée en puissance du combat collaboratif. SURVIVOR, conduit par KNDS France, porte quant à lui sur la survivabilité des véhicules SCORPION.
La détection pour priorité
DEMOCLES « est en train de monter doucement », indiquait-on dans les rangs industriels lors du FID. Les premières approches ont surtout porté sur des prestations de veille technologique, d’états de l’art et de défis mobilisant les premiers partenaires, captation de données quantitatives à la clef. L’un de ces défis était centré sur la technologie LiDAR. Plusieurs acteurs se sont vus confrontés aux réalités d’un terrain d’essai de la DGA. L’occasion d’une première prise de pouls de l’écosystème en attendant d’autres rendez-vous du même type.
« Pour le moment, nous travaillons sur les feuilles de route. Nous avons défini les grandes lignes du contre-minage. Ensuite, nous allons affiner les besoins pour chaque spécificité pour pouvoir définir quelle société sera en mesure d’y répondre », poursuit un représentant du GME. La priorité est pour l’instant mise sur la détection, un volet piloté par Thales et dans lequel les travaux ne datent pas d’hier. Exemple avec le plan d’études amont « Détection Multi-Capteurs » (DMC). Porté par Thales et l’Institut franco-allemand de recherches de Saint-Louis, ce PEA avait débouché sur un système de détection d’engins explosifs à distance testé à l’époque sur un VAB.
Un CST s’est tenu fin 2025 pour préparer la suite et, au passage, soumettre de nouvelles candidatures. Là encore, en se focalisant premièrement sur la détection. L’un des partenaires potentiels a été déniché par Texelis. Il s’agit de Muodim. Cette start-up issue de l’Institut de physique des 2 infinis de l’Université Claude Bernard Lyon 1 propose en effet une solution d’imagerie par tomographie muonique permettant de détecter les évolutions de densité dans des sous-sols. Dit autrement, un moyen de déceler des objets enfouis – à commencer par des mines – ou de grandes infrastructures souterraines. Et l’un des premiers cas concrets en attendant d’ouvrir le champ à d’autres fonctions et de passer, dès cette année, en vitesse de croisière.
Crédits image : 17e RGP