https://www.opex360.com/2026/08/02/avec-le-renforcement-annonce-de-la-dissuasion-larmee-de-lair-aura-besoin-de-beaucoup-plus-de-rafale-et-da330-mrtt/
Les années passent, les auditions parlementaires de ses chefs d’état-major se suivent et le constat ne change pas : le format de la «trame chasse» de l’armée de l’Air & de l’Espace [AAE] est insuffisant pour permettre de tenir «sereinement» ses contrats opérationnels et lui éviter ainsi de surutiliser ses Rafale à hauteur de 15 %.
Les responsables politiques en sont d’ailleurs parfaitement conscients.
En février 2025, alors qu’il était encore ministre des Armées, l’actuel Premier ministre, Sébastien Lecornu, avait admis que 20 ou 30 Rafale supplémentaires pour l’AAE ne seraient pas de trop.
Seulement, adopté le mois dernier par le Parlement, le projet de loi portant sur l’actualisation de la Loi de programmation militaire [LPM] 2024-30 n’a pas touché au format de l’aviation de chasse, celui-ci étant toujours fixé à 225 avions de combat [à savoir 185 pour l’AAE et 40 pour la Marine nationale] à l’horizon 2035.
En outre, ce texte prévoit de décaler la livraison de 20 Rafale F4 de 2031/32 à 2033/34, l’idée étant qu’ils soient directement portés au standard F5 afin de permettre aux Forces aériennes stratégiques [FAS] de mettre en œuvre le futur missile ASN4G [Air-Sol Nucléaire de 4e Génération] en 2035.
Selon le rapport mis en annexe du projet de loi, 47 Rafale F5 devront avoir été livrés à cette échéance.
Qui plus est, il n’est pas non plus question d’augmenter le nombre d’avions ravitailleurs A330 MRTT [qui relèvent des FAS], celui-ci étant bloqué à quinze appareils. Or, là encore, en octobre dernier, le chef d’état-major de l’AAE [CEMAAE], le général Jérôme Bellanger, avait laissé entendre qu’il en faudrait davantage car la polyvalence de ces appareils «crée une superposition des attentes et des contrats opérationnels – nucléaires et conventionnels -qui pousse les curseurs dans la plage haute».
Cela étant, le projet d’actualisation de la LPM 2024-30, qui met l’accent sur la «cohérence» et renvoie la question des formats à plus tard, a été dévoilé par le gouvernement un mois après le discours du président Macron sur le concept de «dissuasion nucléaire avancé». À cette occasion, il fit savoir qu’il avait «ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal».
S’il s’est gardé de préciser l’ampleur de ce renforcement de la dissuasion, on sait déjà que la base aérienne 116 de Luxeuil retrouvera sa vocation nucléaire et qu’elle abritera deux escadrons de Rafale F5. Les marchés préliminaires en vue de la modernisation de ses infrastructures ont d’ailleurs été récemment notifiés par le ministère des Armées.
Mais cette évolution va poser la question du format de l’aviation de combat avec plus d’acuité et peser sur l’élaboration de la prochaine Loi de programmation militaire.
Encore une fois, lors d’une audition au Sénat, en mai dernier [le compte rendu vient seulement d’être publié], le général Bellanger a expliqué qu’il avait «rapidement besoin de Rafale pour réaliser l’ensemble des missions et remplir les contrats opérationnels» confiés à l’AAE.
«Nous surutilisons les Rafale. Polyvalence ne rime pas avec ubiquité. Il y a un mois [mars/avril], pour la première fois, nous avons utilisé en l’air près de 80 % de notre aviation de chasse, avec en particulier l’opération Poker [exercice lié à la dissuasion, ndlr] et notre mobilisation au Proche et Moyen-Orient», a expliqué le CEMAAE.
Et d’insister : «Il va me falloir rapidement plus d’appareils. Par conséquent, si nous ne sommes pas en mesure de produire des [Rafale] F5 avant 2033, il faudra choisir le [Rafale] F4, qui est déjà un très bel appareil, à moins de revoir les contrats opérationnels de l’armée de l’Air et de l’Espace sur le segment chasse».
D’autant plus qu’il va falloir tenir compte du renforcement de l’arsenal nucléaire.
«Le rehaussement de notre arsenal nucléaire entraînera mécaniquement une révision du format à la fois des avions porteurs de l’arme nucléaire, des avions qui protègent le porteur de l’arme nucléaire – le Rafale monoplace – et pourquoi pas de l’avion ravitailleur», a en effet soutenu le général Bellanger.
Combien faudra-t-il d’avions supplémentaires ? «Il nous en faudra beaucoup plus», s’est-t-il contenté de répondre. «Si l’on rehausse l’arsenal nucléaire, ce n’est pas pour le laisser dans les bâtiments où l’on stocke les armes», a-t-il ajouté.
En 2022, alors numéro deux de l’AAE, le général Frédéric Parisot avait estimé qu’il manquait au moins quarante Rafale pour tenir les contrats opérationnels. Et, à l’époque, il n’était pas encore question de revoir le format des FAS à la hausse. «Un plancher de 185 appareils est probablement trop bas. Sans doute faudrait-il tendre vers un plancher de 225 avions afin de pouvoir remplir sereinement nos missions», avait-il en effet affirmé.
Par ailleurs, le concept de «dissuasion avancée», porté par M. Macron, ne changera rien à l’affaire. Pour rappel, il s’agit de permettre aux pays européens qui en exprimeraient la volonté de s’associer aux manœuvres des forces stratégiques françaises, dans une logique «d’épaulement».
«Nous avons […] trois axes d’efforts concernant la dissuasion avancée. Nous devons […] développer une coopération véritablement bilatérale avec [les] pays [volontaires], travailler à des canaux de communication plutôt secrets et regarder ce que l’on va pouvoir faire avec [eux]. Cela va de l’observation de ce que l’on fait en matière de dissuasion nucléaire, sur la composante nucléaire aéroportée, à – pourquoi pas ? – une participation aux opérations, pour nous entraîner ou en accompagnement de raids. En tout état de cause, il importe que nous restions complètement autonomes. Ce ne seront que des forces rajoutées», a détaillé le CEMAAE.
Quoi qu’il en soit, pour ce dernier, la «question du format de l’aviation de chasse pilotée devra être examinée concomitamment avec celle des plateformes non habitées, c’est-à-dire des drones de combat collaboratif» même si «l’une et l’autre ne se confondent cependant pas» car «il ne saurait y avoir de rapport de un pour un», a-t-il dit. «Déjà quelque peu en avance, les États-Unis optent dans leur conception du raid aérien pour un rapport d’environ cinq drones de combat collaboratif pour un avion de chasse», a-t-il conclu.
Photo : Exercice SAPHIR – armée de l’Air & de l’Espace