https://www.opex360.com/2026/06/21/larme-blindee-cavalerie-pourrait-renouer-avec-les-blindes-medians-chenilles-pour-percer-les-lignes-ennemies/
Avec l’omniprésence des drones, la généralisation de l’intelligence artificielle [IA], la précision des feux dans la profondeur et l’accélération de la prise de décision due à l’importance prise par la connectivité en matière de commandement et de contrôle [C2], le champ de bataille est désormais «transparent». La liberté de manœuvre s’en trouvant amoindrie, cette situation conduit à un blocage tactique, surtout quand aucun des belligérants ne peut se prévaloir de la maîtrise du ciel, comme c’est le cas en Ukraine.
Dans de telles conditions, avait expliqué le général Pierre Schill, le chef d’état-major de l’armée de Terre [CEMAT], «l’infanterie tient davantage qu’elle ne conquiert, l’artillerie conquiert davantage qu’elle n’appuie, les hélicoptères d’attaque arrêtent les offensives adverses davantage qu’ils ne mènent de raids et la cavalerie appuie et défend davantage qu’elle ne perce ou n’exploite»… alors que c’est sa raison d’être.
Aussi, lors de la Saint Georges 2025, le CEMAT avait appelé l’Arme Blindée Cavalerie à «réinventer le combat de reconnaissance comme le combat blindé», en élaborant de nouvelles tactiques sans «carcan doctrinal ni esprit de clocher» et en innovant pour «redécouvrir les moyens de la mobilité pour peser dans la bataille», afin de trouver les «clés pour dépasser les blocages tactiques».
Le concept d’escadron de drones de chasse, élaboré par le 1er Régiment d’Infanterie de Marine [RIMa], fait partie de ses innovations tactiques souhaitées par le général Schill. Ayant démontré son efficacité, il va s’étendre à d’autres régiments de l’armée de Terre. Mais il ne répond que partiellement aux défis que doit relever l’Arme Blindée Cavalerie.
Dans un article publié dans le dernier numéro de la revue Fantassins de l’École de l’Infanterie, le lieutenant-colonel Arnaud Toussaint, directeur adjoint de la prospective à l’École de Cavalerie, a donné un aperçu des évolutions capacitaires auxquelles l’ABC doit donner la priorité d’ici 2040.
«Les principes de la guerre de Foch sont malmenés par l’évolution de la conflictualité : la liberté d’action est amoindrie par la transparence et la létalité accrue qui en résulte, confinant ainsi au blocage tactique. La recherche de la concentration des efforts, étendue aux effets – cinétiques comme multimilieux / multichamps [M2MC] – et menée avec fulgurance pour exploiter les fenêtres d’opportunité, devient primordiale pour reprendre l’initiative», a d’abord rappelé le colonel Toussaint.
Pour cela, l’ABC devra prendre le virage de la dronisation [notamment pour le renseignement, la frappe et le tir au-delà de la vue directe] et celui de la robotisation. «Le recours à des plateformes inhabitées pour étendre la protection et/ou l’agression de plateformes principales habitées et faire masse est essentiel», estime l’officier.
Ce qui, au-delà des considérations de mobilité tactique et d’une empreinte énergétique soutenable, pose la question de recourir à un opérateur «systèmes d’armes terrestres» [OSAT]… et donc de «repenser la structure des plateformes habitées», l’intelligence artificielle devant être vue sous le «prisme de l’aide à la décision afin d’augmenter le combattant plutôt que de se substituer à lui», poursuit-il. En clair, il faudra probablement «dépasser les schémas optimisés depuis 1945».
Une réflexion sur le format des unités devra être menée. «Des structures allégées semblent plus propices pour mener un cycle dispersion-concentration, avec plus d’unités disposant moins de pions mais de meilleures capacités», écrit le lieutenant-colonel Toussaint.
Cela étant, se créer des fenêtres d’opportunité [ou contribuer à les créer] pour ensuite les exploiter suppose de renouveler les équipements et les tactiques de l’Arme Blindée Cavalerie, laquelle devra être «intégratrice et «différenciée» selon trois niveaux, à savoir «Hussards 2.0», «Dragons 2.0» et «Cuirassiers 2.0».
Sur les premiers reposerait une «capacité de reconnaissance», qui «renseigne, combat et contrôle, avec un recours important aux drones», dans l’esprit «drones de chasse». Leur mission viserait à favoriser l’engagement des unités plus lourdes et à quadriller «efficacement» une zone.
Il reviendrait ensuite aux «Dragons 2.0» de mener l’assaut «sur ligne». Cette capacité bénéficierait de «plateformes médianes multirôles chenillées et d’effecteurs d’accompagnement». Elle «manœuvre aussi bien embarquée que débarquée, ses plateformes restant alors opérantes, car armées par des équipages formés au combat embarqué», explique le lieutenant-colonel Toussaint.
Quant aux «Cuirassiers 2.0», ils auraient à mettre en œuvre une «capacité de rupture», en «étendant la fonction de combat embarqué et en l’augmentant drastiquement pour garantir» un engagement avec le «plus haut potentiel de combat», poursuit-il. Et cela dans le cadre d’un «système de systèmes», comme le Main Ground Combat System [MGCS], dont le développement, avec l’Allemagne, est incertain.
Quoi qu’il en soit, résume le directeur adjoint de la prospective à l’École de Cavalerie, il s’agit de repenser le triangle tactique «agression-protection-mobilité», avec un «élargissement de la zone des effets de la franche 0 – 4 000 mètres à la franche 0 – 10 000 mètres en combinant effets direct et indirect», une «famille de plateformes chenillées habitées [combat embarqué, combat débarqué, appui] bénéficiant de performances équivalentes et accompagnées de robots périphériques aux mêmes standards» et des «systèmes de protection multicouches».
Seulement, depuis l’AMX-13, l’Arme Blindée Cavalerie ne dispose plus de blindés médians chenillés, l’Engin blindé de reconnaissance et de combat [EBRC] Jaguar étant à roues, comme, du reste, son prédécesseur, l’AMX-10RCR. Faut-il en déduire que l’armée de Terre est sur le point de changer son fusil d’épaule sur ce sujet… alors qu’elle a systématiquement privilégié la roue à la chenille au cours des ces dernières décennies ?
Ce retour aux plateformes chenillées n’est pas envisagé seulement par la division «prospective» de l’École de Cavalerie. L’an passé, dans les pages de la Revue «Fantassins», le général Régis Anthonioz, le commandant de la 2e Brigade Blindée [BB] ainsi que les chefs de corps du 92e Régiment d’Infanterie, du Régiment de Marche du Tchad et du 16e Bataillon de chasseurs à pied, étaient aussi allés dans ce sens.
«En effectuant un rapide tour d’horizon des partenaires, la tendance 2030 présage d’un retour de la chenille et d’un nécessaire retour à l’esprit d’équipage dans l’infanterie blindée», avaient-ils relevé. Et d’ajouter : «le besoin en mobilité dans le chaos du champ de bataille offre une réponse simple et connue de tous […]. En Europe, au regard de la géographie et de la météorologie, la mobilité est liée à la capacité à se mouvoir sur des terrains parfois très difficiles. Seule la chenille garantit aujourd’hui cette capacité».
Aussi, avaient-ils conclu, «plutôt que d’opposer chenille et roue, le vrai débat devrait porter davantage sur des évolutions significatives de la chenille, de sa résistance, de son poids, de son élasticité…».
Photo : AMX-13 Photo : Les Meloures — Archive Les Meloures / CC BY-SA 4.0